« Naître, c’était mourir. Mourir dans le regard des hommes. » – Delphine Minoui
En persan, « Badjens » signifie espiègle, effrontée. C’est ce mot qui, tout au long de ce récit, nous accompagne et nous interpelle. Pour l’autrice Delphine Minoui, Badjens est un cri de résilience, un appel à l’aide, une perche tendue. Une manière de rendre hommage à toutes ces femmes emprisonnées face à la République islamique d’Iran.
Parmi elles, Mahsa Amini, morte sous les coups de cette dictature répressive le 16 septembre 2022. Une date clé, qui a donné naissance au mouvement de révolte « Femme, Vie, Liberté » et qui reste, et restera à jamais, gravée dans la mémoire des Iraniennes.
Dans ce livre, la spécialiste du Moyen-Orient retrace le parcours d’une jeune femme — à l’image de Mahsa Amini — courageuse, déterminée et intrépide, animée par une seule idée : vivre, et vivre libre.

À peine née, Zahra, aussi appelée Badjens par sa mère, représente déjà « une erreur » aux yeux de son père et de ceux des hommes qui l’entourent. Très vite, elle comprend que sa présence n’est pas désirée. Pire encore, elle est reléguée à l’arrière-plan lorsque son petit frère Mehdi voit le jour. Lui naît dans la meilleure clinique privée de la ville. Elle, dans un hôpital public.
Les trajectoires des deux enfants, pourtant si proches au départ, se séparent à mesure que la vie suit son cours. Enfant gâté, choyé et admiré, Mehdi grandit avec un privilège qui n’est pas des moindres : être né homme. « C’est dans cette ombre-là que je me suis forgée. L’ombre de mon cadet, mini-despote en devenir. »
Devenue fantôme, seule et sans refuge, la jeune femme découvre le traitement qui lui sera réservé durant les prochaines années de son existence. Le message est clair : se faire toute petite, ne pas riposter, ne pas gêner. On lui fait comprendre que son souffle même peut finir par déranger.
Une doctrine très stricte s’installe alors dans sa vie, sans crier gare. Une doctrine qui persiste et qui, telle une araignée tissant sa toile, grignote peu à peu du terrain jusqu’à atteindre son but ultime : piéger sa proie. C’est dans ce mécanisme implacable que les professeurs, autrefois alliés des élèves, finissent par se retourner contre eux et imposent de nombreuses règles, dont le port du voile obligatoire dès l’âge de neuf ans.
« À l’école et à la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir. »
Malgré des expériences de vie traumatisantes et marquantes, la jeune héroïne demeure guidée par une volonté de renaître, par le désir ardent de vivre enfin librement. Une idée surgit alors et enfle dans son esprit : au diable les diktats. Si la mort est la seule issue, ainsi soit-il. « Je me bats, je meurs, je libère l’Iran. »
Elle brave alors tous les interdits et décide de mener sa vie comme elle l’entend. Aux côtés de ses amies, elle participe aux discussions anti-régime, colle des affiches dans les rues et prend part aux manifestations. C’est alors qu’elle commet l’irréparable : brûler son voile en pleine rue. Un acte de défi, un cri muet face à l’oppression. Dans les flammes de ce tissu imposé, elle consume la peur, l’obéissance et le silence.
Quelque part, sur un mur de Chiraz : Vous pensiez me tuer. Vous nous avez ressuscitées.
Ce geste, raconté par la fiction, dépasse pourtant les pages du livre. Car derrière Zahra se dessinent les visages bien réels de milliers de femmes iraniennes, dont la révolte continue de se heurter à une répression implacable. Femmes, étudiants, journalistes et militants paient encore le prix de leur engagement. En donnant chair à cette lutte à travers la littérature, Delphine Minoui rappelle que le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’appartient pas au passé. Il demeure un combat quotidien, porté par celles et ceux qui refusent le silence et revendiquent, coûte que coûte, le droit de vivre libres.



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